Là, je vous préviens, je vais être méchante (un peu). C’est qu’il y en a marre. C’est toujours la même histoire, depuis des années, presque chaque fois que je mets les pieds de jour dans une pharmacie ou une épicerie. Je veux bien sûr parler de mes mésaventures avec les petits vieux qui ne portent pas leurs lunettes.
Ça me tape sur les nerfs, un petit vieux qui ne porte pas ses lunettes. Ça me tape sur les nerfs parce que je suis toujours pressée lorsque je vais de jour dans une pharmacie ou une épicerie. Et je reste toujours coincée derrière un petit vieux qui ne porte pas ses lunettes.
Tenez. Ce matin, confrontée à une alarmante pénurie de couches, j'affronte vingt minutes de marche avec poussette sur les trottoirs enneigés et encombrés de blocs de glace de Charlesbourg-les-Bains pour me rendre à la plus proche pharmacie. Sur place, je décide de profiter de la présence d’un guichet automatique pour faire provision de liquide. Comme il se doit, je me retrouve en ligne derrière un petit vieux sans lunettes. Environ soixante-quinze ans, il se tient droit et fier. Nous nous sourions aimablement. Il jette un coup d’œil au creux de la poussette et s’enquiert :
- C’est un garçon ou une fille?
- Une fille.
Eh voilà. Un autre. Presque tous les petits vieux que je croise me posent cette question. Les premières fois, je demeurais stupéfaite, ma fille étant vêtue pour l’hiver d’un mignon petit habit de neige rose ne laissant place à aucune ambiguïté. Mais j’ai fini par comprendre que les petits vieux ne portent presque jamais leurs lunettes.
Le guichet se libère. Le vieil homme s’avance, pitonne, puis insère son livret de caisse pour en faire la mise à jour. L’imprimante vibre. Au bout de quelques secondes, le livret est expulsé. Satisfait, le vieillard s’en saisit, le remet dans sa poche. C’est alors que le guichet commence à émettre une série de bips stridents. Affolé, le petit vieux sans lunettes croit le guichet brisé, puisque plus rien ne se passe et que sa carte ne lui est pas rendue. Les mains en l’air, il fait un petit pas à droite, un autre à gauche, et ainsi de suite, incapable de comprendre ce qu’il doit faire. Secourable, je m’avance :
- Il est écrit sur l’écran que vous devez tourner la page de votre livret et le réinsérer pour que l’impression continue.
- Hein?
- Oui, l’impression n’était pas terminée. Il vous faut insérer votre livret à nouveau.
- Heu…
Confus, il retire le livret de sa poche et tente de trouver une page vierge. Pendant ce temps, le guichet continue de lancer ses bips et Ophélie s’éveille, à mon grand désespoir. Je regarde le petit vieux qui tourne les pages lentement, les approchant puis les éloignant de ses yeux. Elles sont toutes imprimées, mais il ne le voit pas. Souriant misérablement, il se tourne vers moi :
- Je n’ai pas mes lunettes.
Grrrr.
Je tends la main. Nous finissons par trouver la bonne page, mais le guichet indique maintenant que le temps alloué est écoulé. Il faut tout recommencer du début. Et bien sûr, mon petit vieux tient à avoir son livret imprimé. Il tâtonne pour enfoncer sa carte dans la fente. Ophélie me regarde, la moue tremblotante. Je décide que ma visite au guichet sera pour un autre jour.
Je fonce vers la caisse dans l’espoir de payer les couches avant que n’éclate l’assourdissante crise d’Ophélie. Ce faisant, je prie pour ne pas me trouver coincée derrière un petit vieux incapable de différencier les cinq cents des vingt-cinq cents. Je me retrouve derrière une vieille dame d'allure alerte. Soulagée, je la vois tendre une carte de paiement direct à la caissière. Bon! Pas de sous à choisir dans le porte-monnaie, ça devrait aller.
La vieille dame pitonne. Quelques instants se passent. La caissière surveille son écran puis se tourne vers elle.
- Il va falloir recommencer, dit-elle gentiment. Le compte n’a pas été spécifié.
- Pardon?
- Oui, il faut choisir un compte avant d’entrer le NIP.
- Ah!
Ophélie se débat dans son habit de neige et pousse de petits cris. Je piaffe d'impatience. La vieille dame pitonne encore, en prenant bien son temps.
- Il va falloir recommencer, reprend la caissière, d’un ton déjà nettement moins aimable. Ce n'est pas le bon NIP.
Je sens que je vais exploser. La vieille dame me regarde. Hypocrite, je lui souris poliment. La vieille dame a un petit rire coquet.
- C’est que je n’ai pas mes lunettes, m'explique-t-elle.
AAAAAARRGH! Mais bon sang! Qu’est-ce qu’ils ont tous à ne pas les porter, leurs lunettes?
Vous savez quoi? J’ai toujours eu une mauvaise vue. J’ai commencé à porter des lunettes à sept ans et chaque jour de ma vie, depuis ce temps, je porte mes lunettes ou mes verres de contact. Jamais je n’ai retardé ou emmerdé quiconque avec ça.
Il y en a marre.
Vos commentaires sont toujours les bienvenus!
Joe, un jeune de 77 ans 1/2 sonné, le jeudi 11 janvier 2007 à 15:29 :
Le bon côté de tout ça, parce qui en faut toujours un, c'est que vos amis les p'tits vieux portaient leur appareil auditif.
Anne-Marie, le jeudi 11 janvier 2007 à 16:51 :
Hihi! Oui... Ceci dit, je tiens à préciser qu'il y a dans mon entourage de nombreuses personnes âgées que j'aime et respecte et que j'ai, de façon générale, beaucoup de respect envers les personnes âgées ainsi que de très bonnes relations avec elles. Seulement, à la longue, ce genre de situation, ça énerve. Ça m'arrive tout le temps. Hier, c'était comme qui dirait la goutte qui faisait déborder le vase. Je ne mets pas tout le monde dans le même panier, mais j'en ai bel et bien contre ceux qui ont les moyens de s'aider et qui ne les utilisent pas.
nadia, le vendredi 12 janvier 2007 à 07:08 :
Pour te redonner un peu de tolérance, je te souligne quelque chose que j'ai appris en faisant du bénévolat en alphabétisation populaire il y a plusieurs années. Je ne sais pas si tu as déjà pensé que c'était parfois un prétexte. En effet, le "je n'ai pas mes lunettes" est la raison no 1 qu'invoquent les gens qui ont un problème avec la lecture. Certains veulent bien s'intégrer à notre monde de technologie( on leur a montré une fois comment la machine fonctionnait et ils se pensent autonomes), mais dès qu'il faut comprendre une consigne écrite, ils n'ont soudain plus leurs lunettes... Aurais-tu idée d'aller au guichet (ou n'importe où où il faudra lire) sans tes lunettes ?
Bernard, le vendredi 12 janvier 2007 à 08:19 :
Déjà que moi, vieillard de 34 balais, je suis un peu perdu dès que le piton « chèque » change de place sur les machines de paiement débit moins conventionnelles.
Anne-Marie, le vendredi 12 janvier 2007 à 12:26 :
Nadia : oui, j'y pense. Au resto où je travaillais, il y a plusieurs années, un bon nombre de clients, souvent des jeunes, prétendaient ne pas avoir leurs lunettes lorsqu'il fallait lire le menu ou la facture. C'était plutôt triste et je faisais toujours semblant de les croire. Mais l'analphabétisme n'empêche pas de voir si les pages d'un livret comportent ou non des écritures ou si un habit de neige est rose, n'est-ce pas? Et la vieille dame s'achetait un livre de mots croisés. La même histoire m'est aussi souvent arrivée au bureau de poste, où des gens capables d'écrire de longues lettres à la maison s'avéraient incapables de trouver leur argent dans leur porte-monnaie. M 'enfin...
Maurice Barrès, le jeudi 18 janvier 2007 à 12:30 :
Belle manifestation de gérontophobie...
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