Anne-Marie, takéfactrice

Sous les couvertures

jeudi 5 mai 2005 à 21:53 | De choses et d'autres | Permalien

À force de lire des trucs lourds et sérieux, il me prend invariablement, au terme de quelques semaines de ce régime sévère, l’envie de faire l’école buissonnière et de me plonger dans un bouquin n’ayant rien, mais absolument rien à voir avec mes recherches. En général, dans ces moments-là, je me tourne vers le roman policier, genre que j’affectionne beaucoup.

Je traverse, depuis hier, une de ces crises de décrochage aiguës : je ne parviens plus à me détacher de l’intrigue bien ficelée de Blunt, Les treize derniers jours, de Jean-Jacques Pelletier.

Je pense que mon amour du roman policier remonte à mes douze ans. J’étais en sixième année. Les vacances des fêtes approchaient et j’avais tendance à négliger mes travaux scolaires au profit de la lecture de romans d’aventures empruntés à la bibliothèque municipale. Pour me convaincre de me consacrer avec davantage de sérieux à mes jeunes études et de délaisser temporairement la consommation effrénée de fiction à laquelle je me livrais chaque soir, parfois jusqu’à tard dans la nuit (je lisais sous les couvertures, en m’aidant d’une veilleuse branchée au bout d’une rallonge dissimulée sous mon lit), mon père me proposa un marché : je ferais mes devoirs, je réussirais les examens, et il me permettrait d’entamer sa précieuse collection d’Arsène Lupin pendant les vacances.

Ce marché eut sur moi son petit effet. Si mon père croyait qu’Arsène Lupin valait le coup de faire mes devoirs, c’était que ses aventures devaient être fichtrement intéressantes, voire merveilleuses. Je promis, je m’engageai à devenir une élève modèle, mais je n’y tins que quelques heures. Le soir même, je descendis en douce les escaliers alors que la maison endormie faisait entendre ses craquements ô combien familiers à l’être nocturne que j’étais, et je subtilisai le premier volume des aventures du gentleman cambrioleur dans la bibliothèque paternelle.

Ce fut le coup de foudre. Tenue en haleine, complètement amoureuse du personnage, il me fallut environ trois semaines pour venir à bout de la totalité des volumes de la brillante série de Maurice Leblanc. Je ne dormais plus et maudissais les heures d’école qui m’empêchaient de me consacrer pleinement à mon nouveau vice.

Les vacances des fêtes survinrent environ au moment où je finissais le dernier livre. J’avais bien réussi les examens et mon père était content de moi. Lorsqu’il m’invita, en récompense, à me servir dans sa bibliothèque, je dus lui avouer que j’avais déjà tout lu. Crispée, je m’attendais à un sermon. J’eus plutôt droit à une maigre tentative de regard désapprobateur, qui s’effaça l’instant suivant. Tout sourire, il me demanda si j’avais aimé et pour quelles raisons. Je me lançai dans une description enthousiaste, et nous nous mîmes à échanger avec joie sur cette passion que nous avions maintenant en commun. Mon père me parla alors des aventures de Sherlock Holmes, que je trouverais au milieu de sa bibliothèque, ainsi que des nombreux romans d’Agatha Christie que je pourrais me procurer sur la tablette supérieure. Je ne me le fis pas dire deux fois.

Les Arsène Lupin furent mes premières vraies lectures d’adulte. J’épluchai au cours des années suivantes tous les romans policiers que possédait mon père, et je vous prie de croire qu’il y en avait beaucoup.

Un plaisir particulier est toujours demeuré lié à la lecture de romans policiers, comme si celle-ci, après toutes ces années, conservait un parfum d’interdit. C’est sans doute pourquoi je ne les dévore qu’en cas d’école buissonnière…

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