Anne-Marie, takéfactrice

Graves omissions

mardi 8 mars 2005 à 16:23 | Désarroi | Permalien

Plusieurs personnes questionnent, ces jours-ci, la pertinence d’une journée consacrée à la femme, se demandant si cet événement est encore utile, alors que nous avons connu tant d’avancées féministes, ici. D’autres se disent que la Journée de la femme a un effet surtout pervers : marginaliser les femmes, faire d’elles un groupe à part réclamant un regard tout particulier, ce qui constitue un non-sens puisque nous sommes réputées vouloir l’égalité. Certains se disent en outre que puisqu’il y a une Journée de la femme, il devrait aussi y avoir une Journée de l’homme, de façon à bien souligner ou, du moins, à encourager cette belle égalité.

Ce disant, ces personnes oublient plusieurs choses très importantes.

Ces personnes oublient que non, l’égalité n’est pas acquise, pas même ici. Il y a encore beaucoup de violence faite aux femmes, chaque jour, uniquement parce qu’elles sont femmes. L’éducation des enfants, la cuisine, le ménage, le soin des parents vieillissants reviennent encore la majorité du temps aux femmes. Il y a par ailleurs beaucoup de domaines, universitaires et professionnels, où les femmes subissent chaque jour l’intimidation de leurs collègues masculins qui jugent qu’elles ne devraient pas être là. Je vous invite d’ailleurs à lire les dossiers sur les femmes médecins et sur les femmes journalistes parus dans l’avant-dernier numéro (janv.-fév. 2005) de la Gazette des femmes. C’est à proprement parler sidérant.

Ces personnes oublient que oui, les femmes sont généralement traitées, encore aujourd’hui, comme un groupe à part, et ce, dans presque toutes les sphères de la société. Nous n’avons qu’à penser à l’écart salarial encore très présent dans les entreprises québécoises, et même en milieu universitaire.

Ces personnes oublient que la Journée de la femme s’inscrit dans un contexte international de solidarité entre femmes et de lutte pour la liberté, les droits humains et la fin de la violence, et qu’elle ne se limite pas à la seule Amérique du Nord. Elles oublient que cet événement concerne tant les femmes sous-payées du Québec que les femmes voilées de la Mauritanie, que les femmes excisées du Sénégal, que les femmes victimes de violence partout à travers le monde. Cette journée est une occasion toute spéciale de regarder non pas seulement dans notre cour, mais de tendre la main aux autres femmes à travers le monde, qui en ont bien besoin, et de voir comment nous pouvons travailler toutes ensemble pour un monde meilleur. Dans plusieurs pays, les gouvernements font une trêve envers les femmes en ce 8 mars, leur permettant exceptionnellement de manifester et de prendre la parole. Elles ne pourront le faire qu’à leurs risques et périls les autres jours de l’année. Ne serait-ce que pour cela, la Journée de la femme s’avère absolument essentielle. C’est, pour plusieurs femmes à travers le monde, un espace bien précieux.

Ces personnes oublient, enfin, que cette journée a pour but de sensibiliser les gens à des réalités toute particulières vécues par la moitié de l’humanité (ce n’est pas rien!). Elles oublient que la Journée des femmes n’est pas simplement une occasion de pleurer sur notre sort. C’est d’abord et avant tout une prise de parole constructive et solidaire. C’est une invitation à réfléchir, à prendre conscience d’un grave déséquilibre dans l’ordre du monde. Il n’y a certes pas lieu de sensibiliser la population internationale à la cause des hommes, dans un contexte où ceux-ci tiennent quasiment toutes les ficelles. C’est déjà la Journée de l’homme 364 jours par année… peut-être même 365.

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J’ai une pensée toute particulière, aujourd’hui, pour ces femmes qui, au moment même où j’écris ces lignes, subissent en cette occasion pourtant officielle de graves violences de la part des policiers. En Turquie, notamment, une manifestation pacifique féminine a été, il y a quelques heures, réprimée avec une violence inouïe et un mépris total de la femme comme être humain.

Commentaires

Vos commentaires sont toujours les bienvenus!

Eveline Giles, le mardi 8 mars 2005 à 23:59 :

Salut Anne-Marie!
Merci pour cette discussion sur la condition de la femme!
Le propos de ton billet est très fort et m'a bien fait plaisir. Et puis, les questions qu'il soulève donnent envie de soulever également quelques réponses personnelles!

Entre autres questions : Est-ce que la Journée de la femme est encore utile, alors qu'on a connu tant d'avancées féministes, ici?
Ben tiens! Certainement qu'elle est utile!

Mais voici ce qui m'intéresse davantage : tu disais que des personnes désapprouvent les effets pervers de la Journée de la femme - notamment, l'effet de marginalisation. À n'en pas douter, je suis de ceux-là.

Qu'avons-nous fait de la journée du 8 mars? J'ai en ce moment la très nette impression qu'il nous faudra reprendre le contrôle sur le sens véhiculé par la Journée de la femme. Aujourd'hui, au travail, j'ai vu passer un texte horrible, que tu as lu avec le même dégoût que moi (de même que Marie), mais j'aimerais le résumer ici pour le cas où ça intéresserait quelqu'un d'autre. Ce texte voulait rappeler, à l'occasion du 8 mars, que les femmes canadiennes étaient déjà allées dans l'espace (bravo), et qu'elles ont même [sic] déjà gouverné le pays [sic sic]. Juste ça, c'est assez pour me faire sortir de mes gonds. Mais ce qui vient ensuite n'est pas mal non plus : on nous dit que ces femmes (canadiennes) ont aussi lutté contre des douzaines de lois inéquitables, ont offert des milliers d'heures de bénévolat au cours de leur vie et ont élevé des millions d'enfants. Aaarrgh, non, pitié, pas le coup des femmes bénévoles et de leurs enfants juste à elles! Mais ce n'est pas tout. À la fin, cerise sur le sundae, on demande aux gens (qui?) de prendre un moment pour réfléchir à la contribution que les femmes ont apportée (sans complément d'objet dans la phrase, et tout ça écrit au passé). La voilà, la marginalisation, et là, j'étouffe, je n'en puis plus. Je nous sens bêtement trahies! On utilise la Journée de la femme pour féliciter celles-ci de compter deux ou trois représentantes dans l'espace et en politique, et on les remercie pour leur dévouement qui n'a pas de limites. Ce dévouement, comme on le sait, mène bien des femmes à oublier la notion de leurs besoins propres. Continuez comme ça, leur dit-on en ce 8 mars, c'est parfait, et encore merci. Une seule journée par année est consacrée aux femmes, et voilà qu'on en profite pour pratiquer le renforcement positif de ce qui fait d'elles de bonnes deuxièmes. Quand je pense que beaucoup de ces femmes dévouées ne sont pas voulues dans un autre rôle que celui-là... Quand je pense à leur bénévolat bien commode et à leurs salaires inéquitables... Et quand je pense qu'on appelle cette dévotion et l'existence même des femmes une "contribution", alors je vis un vrai drame existentiel! Comme ça, dans la société, les femmes contribuent! Qu'est-ce que les hommes penseraient si un texte publié lors d'une éventuelle Journée de l'homme (que je souhaite sincèrement) demandait à tout le monde de remercier les hommes pour leur contribution? Un tel discours rendu public en ce jour du 8 mars, c'est un affront, au même titre que si des gens venaient vous servir de basses insultes dans votre maison.

Mais bref, Anne-Marie, oubliai-je avec tout ça l'importance des problèmes plus flagrants comme la violence faite aux femmes, l'iniquité salariale, le gouvernement turc qui laisse faire la torture de ses citoyennes, etc.? Non! En fait, sans oublier ces problèmes, j'en souligne d'autres, ce qui ajoute encore plus de noir charbon au portrait de la condition féminine telle qu'elle se trouve à notre époque. Mais pourquoi m'intéresser à ces problèmes? Eh bien, je voue une passion à deux sujets bien loin des réalités douloureuses de nombreuses femmes : le discours et la symbolique au sein de nos sociétés. C'est beau, non? Et c'est cette passion pour le discours et la symbolique qui explique mon envie spontanée d'agir sur ces terrains.
Non, l'égalité des sexes n'est pas acquise! Non, nous n'avons pas fini d'aller au plus urgent, d'éteindre des feux! Et même, il y a maintenant la fumée qui nous étouffe.

(8 mars, 23h59)

Mo, le mercredi 9 mars 2005 à 07:39 :

Est-ce vraiment mal de souligner le travail des femmes à la maison, son entretien, l'éducation des enfants ? Je ne crois pas. Ce sont les hommes qui ont dévalorisé ce travail, qui, quoi qu'on en dise, est essentiel. Est-ce vraiment sexiste de féliciter les femmes pour l'avoir accompli (l'accomplir toujours, soit dit en passant) bénévolement ? Ne souligne-t-on pas, dans le même texte, leurs percées dans les domaines traditionnellement masculins (sciences et politique) ? Et pourquoi doit-on blâmer cela ? Moi, je suis très heureuse que Françoise David ait fondé son Option citoyenne. Et si j'avais une fille qui rêvait d'aller dans l'espace, j'aimerais que ce soit possible pour elle...

Franchement, je suis larguée.

Anne-Marie, le mercredi 9 mars 2005 à 12:44 :

Je suis bien d'accord avec toi, Monik. Il est en effet très important de reconnaître l'apport essentiel des femmes à la société dans leurs rôles de mères et de bénévoles (il est dommage, toutefois, que l'éducation des enfants et le bénévolat soient des rôles encore peu partagés par les hommes). Il faut que l'on reconnaisse ces rôles comme une contribution importante et digne d'éloges et d'intérêt dont tous bénéficient, et non pas comme une contribution secondaire, comme de la sale besogne. La Journée de la femme doit aussi servir à cela. Il est vrai que ce sont les hommes (et aussi, malheureusement, certaines féministes) qui ont dévalorisé ces tâches, ce qui a malheureusement amené bien des femmes à se dévaloriser lorsqu'elles demeurent à la maison. Il importe que l'on réalise collectivement que les femmes méritent de l'admiration et de la reconnaissance pour ce qu'elles font.

Le problème avec le texte dont parle Éveline et que j'ai aussi lu avec stupeur, c'est que l'accent est réellement mis sur le bénévolat et les enfants (un paragraphe entier est consacré à ce sujet). Le reste (les sciences et la politique) est évacué en une très courte phrase, et je crois qu'il aurait tout de même été important de souligner aussi la place grandissante que prennent les femmes sur le marché du travail et le fait qu'elles sont maintenant aussi instruites que les hommes. En ce sens, je comprends Éveline de s'indigner, car nous ne sommes pas que mères et bénévoles, aujourd'hui, alors que quelques rares figures féminines célèbres parmi nous s'adonnent à la science et à la politique (c'est pratiquement ce que laisse entendre ce texte). Nous avons péniblement acquis beaucoup plus que cela (une fonction sociale élargie) et ça, c'est une réussite digne de mention (même si nous tentons maintenant désespérément de tout mener de front, le travail, la maison et la famille, ce qui entraîne bien des problèmes d'épuisement et de dépression chez les femmes... mais ça, c'est l'histoire d'un prochain billet).

Mo, le mercredi 9 mars 2005 à 14:02 :

Nous sommes toutes d'accord, alors !

Anne-Marie, le mercredi 9 mars 2005 à 18:39 :

Plus ou moins d'accord, en fait. Chère Éveline, il m'intéresserait beaucoup de t'entendre expliquer (ici ou ailleurs) en quoi tu trouves, précisément, que la Journée des femmes marginalise les femmes au lieu de servir de point de réflexion sur une marginalisation pré-existante, et ce qui justifie ta prise de position en faveur d'une Journée des hommes. J'avoue ne pas bien comprendre.

Bernard, le jeudi 10 mars 2005 à 13:38 :

Cherchant à entendre quelques-unes des méchancetés pronconcées à l'endroit de Mme Chiasson, j'ai écouté ce midi Jeff Fillion (en différé, sur le site de CHOI).

Mesdames, sachez que la journée de la femme est inutile parce que vous menez déjà tout, partout, sauf dans les chars, les sports et les poubelles. C'est une journée de l'homme qu'il faut, parce que dans vingt ans nous serons tous vos esclaves.

Tant qu'à y être, aux prochaines élections provinciales, je sens que je vais voter pour Mario.

Anne-Marie, le jeudi 10 mars 2005 à 15:12 :

Ce cher Jeff... Comme il doit être heureux dans la vie!

Bernard, le jeudi 10 mars 2005 à 15:40 :

C'est vrai qu'il a l'air heureux. Un autre extrait :

"tsé, j'ai eu une semaine difficile
" Mais tu peux pas en parler ici.
" Mais j'peux pas en parler. Entéka. Faque vendredi, pour relaxer, une soirée avec ma blonde, une bouteille de vin, toute. Mais sais-tu c'qui m'a vraiment relaxé?
" Non
" C'qui m'a vraiment relaxé. C'qui m'a vraiment relaxé c'est d'aller jouer au hockey avec les boys"

Orgon, le jeudi 10 mars 2005 à 15:50 :

Le pauvre homme !

Nathanaëlle, le vendredi 11 mars 2005 à 14:03 :

Devant les savoureux propos du maître de la nouvelle "libre-pensée choisie", je m'émerveille devant l'actualité de ces mots de Flaubert :

"Etre bête, égoïste, et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux."

Mo, le samedi 12 mars 2005 à 08:15 :

Wow ! pourrais-je savoir de quelle oeuvre provient cette citation, s.v.p. ?

Nathana�lle, le samedi 12 mars 2005 à 08:38 :

La citation provient de sa correspondance à Louise Colet, Mo.

Martine, le samedi 19 mars 2005 à 15:52 :

Salut!

Je viens de lire un article d'information dans le journal de mon boulot. Peut-être ces faits vous intéresseront-ils? Je vous le retransmets... Bonne lecture!

JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES
L'origine reconnue de la Journée internationale des femmes est une manifestation officielle, appelée Woman's Day. Organisée par le Comité national des femmes du Parti socialiste américain, cette manifestation en faveur du droit de vote des femmes s'est tenue le dernier dimanche de février 1909.
II semble cependant que le premier " vrai " 8 mars ait eu lieu non pas le 28 février 1909, mais bien le 3 mai 1908, à Chicago. En l'absence d'Arthur M. Lewis, l'orateur habituel des dimanches du mouvement socialiste américain, les deux oratrices les plus chevronnées du mouvement, Gertrude Breslau-Hunt et May Wood-Simons, montent sur la tribune pour dénoncer l'exploitation des ouvrières sous-payées qui n'ont pas le droit de vote et qui sont privées de leurs droits les plus élémentaires.
Le Woman's Day est devenu officiellement Journée internationale des femmes lors du Congrès de la Ile Internationale socialiste, tenu à Copenhague en août 1910. L'Allemande Clara Zetkin, à la tête du mouvement international des femmes socialistes en Europe, fait adopter une résolution en ce sens.
En 1911, pour la première fois, la Journée internationale des femmes est célébrée avec éclat en Allemagne, en Autriche, au Danemark, en Suisse et aux États-Unis. Ce n'est toutefois qu'en 1914 que les femmes des différentes nations européennes célèbrent le 8 mars... un 8 mars !
Chez nous, au Québec, les sources actuellement disponibles ne mentionnent aucune manifestation significative en lien avec la Journée internationale des femmes avant 1971.
Entre le Woman's Day américain et la Journée internationale des femmes, quelques décennies se sont écoulées. La vision, le discours et les actions féministes ont évolué avec les femmes de toutes les sociétés. Mais l'objectif est demeuré le même : l'obtention par les femmes de leurs droits légitimes.

Clairemone, le lundi 23 mai 2005 à 11:24 :

Je suis en train de faire une exposé sur la condition des femmes pour un cours de socio. Pourrais-je s'il vous plait, avoir votre autorisation pour prendre quelques citations de ce billet. Merci.

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