Mon oncle m’a fait connaître cette semaine une belle chanson que chantait autrefois ma grand-mère pour endormir ses enfants. Elle tenait elle-même ce chant, disait-elle, de son arrière-grand-mère. Il s’agit en effet d’une fort vieille chanson, écrite par Pierre Dupont (1821-1870) et intitulée « Les Louis d’or ». Quelque chose me dit toutefois que les paroles doivent être plus anciennes que la musique, puisque le louis d’or fut émis en France dès 1720 (à l’instigation de John Law, banquier écossais qui devint le contrôleur général des finances sous Louis XV).
Ma grand-mère, que j’adorais, était une femme très pieuse et très sage, aussi le choix de ce chant, pour endormir ses bambins, me paraît-il à la fois amusant et étonnant de sa part. Mon oncle me dit d’ailleurs que, loin de l’apaiser et de le mener au sommeil, la complainte de ma grand-mère le terrorisait chaque fois jusqu’à tard dans la nuit.
Elle n’en reste pas moins belle et émouvante. J’en reproduis ici les paroles :
Un soir le long de la rivière,
Sous l’ombre des noirs peupliers,
Près du moulin de la meunière,
Passait un homme de six pieds.
Il avait la moustache grise,
Le chapeau rond, le manteau bleu;
Dans ses cheveux sifflait la bise :
C’était le diabl’ou le bon Dieu.
Sa voix qui sonnait com’ un cuivre,
Et qui rendait le son du cor
Me dit : « Au bois il faut me suivre,
Je te promets cent louis d’or ».
Je le suivis sans résistance,
Par son œil rouge ensorcelé :
Il m’aurait montré la potence
Que je n’aurais pas reculé.
Il marchait plus vite qu’un lièvre
Et n’avait pas l’air de courir;
La frayeur me donnait la fièvre,
Je croyais que j’allais mourir.
Mais lui, pour me faire revivre,
Disait, rendant le son du cor :
« Au fond du bois il faut me suivre,
Je te promets cent louis d’or ».
Au fond du bois nous arrivâmes,
Il faisait nuit, les arbres verts
Jetaient dans l’air de vertes flammes,
Je crus entrer dans les enfers.
J’entends un bruit épouvantable,
Et je vois mon homme tout nu!
Holà je reconnais le diable
À sa queue, à son front cornu.
Il me fit voir, l'ouvrant, un livre,
Où rien n’était écrit encore
Et me dit de sa voix de cuivre :
« Veux-tu gagner cent louis d’or? »
« Jure ton sang, jure ton âme,
Jure le diable, et jure Dieu,
Que tu n’épouseras pas femme
Ni du hameau, ni d’autre lieu,
Au moins avant la quarantaine,
Et qu’on te verra tous les jours,
Courir de fredaine en fredaine
Sans te fixer dans tes amours ».
Quand sa griffe eut rougi le livre,
Sa voix résonna comme un cor.
Il me dit : « Signe, et je te livre
En or sonnant cent louis d’or ».
Au lieu de signer sur la page
Où le diable avait mis ses doigts,
Je songeai qu’il était plus sage
De faire un grand signe de croix.
Le diable partit en fumée,
Et je fus transporté soudain
Chez ma meunière bien-aimée,
Dans une chambre du moulin.
Elle disait : « Tiens, je te livre
Mon cœur, mon moulin, mon trésor ».
Elle avait un gros sou de cuivre,
La belle avait cent louis d’or.
Joli, n’est-ce pas?
Vos commentaires sont toujours les bienvenus!
patrick, le mercredi 16 février 2005 à 19:18 :
Hé ben, ma grande, mon commentaire sur celle-là est plutôt une requête : je veux t'entendre chanter ce truc, autour d'une bière ou au party de fin de session, peu importe. Penses-y. Me semble que ce serait sympathique. Ça me rappelle mon ex, Marie, dont la vieille grand-maman, qu'elle adorait, chantait certains airs, dont un que je n'ai pas oublié, une chanson très populaire, adapté d'un texte de Richepin, si ma mémoire est bonne. Mon coeur est un violon. Maintenant, quand j'entends cette chanson, je pense à Marie qui pensait, émue, à sa belle grand-maman, je crois que c'est comme ça qu'elle l'appelait, sa belle grand-maman. Encore une fois, s'il te plaît...
Philippe (visitez son site), le dimanche 5 mars 2006 à 09:54 :
J'ai trouvé un enregistrement de cette piéce cette semaine aux Archives de Folklore de l'Université Laval de Québec. Les paroles semble identiques. Je serait curieux d'entendre sur quelle air ton oncle la fait. L'enregistrement date de 1941 et a été chanté par un M. Joseph Asselin de Jonquière.
Gilles, le mercredi 12 avril 2006 à 14:53 :
Bonjour,
Je suis très heureux de retrouver les paroles de cette chanson et les autres références,car c'est une chanson que ma mère nous a chanté lorsque nous étions petits et qu'elle chante encore à ses arrière petits enfants (elle a 84 ans). Elle aussi tient cette chanson de sa mère, qui elle-même la tient de la sienne. Les paroles diffèrent quelque peu. J'ai un fichier mp3 si ça vous intéresse. J'en ai aussi fait un karaoke midi. Je recherche depuis longtemps une autre version et/ou la version originale, mais malheureusement cette chanson a été parodiée et est devenue une chanson grivoise.
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